INTERVIEW
ENGAGÉE
"Pour nous il y avait là un angle mort de l'histoire maritime à explorer."
LOU PAULIN
CO-RÉALISATRICE
de
GARDIENNES
Talweg Production
Vidéo
26 min 14 s

Avec Gardiennes, le court-métrage d’Angèle Meschin et Lou Paulin encore visible sur France.TV, les réalisatrices rendent justice à ces existences professionnelles longtemps restées dans le creux de l’histoire maritime. Quatre années d’enquête ont été nécessaires pour faire émerger de l’oubli le travail des gardiennes de phares.
Comment en êtes-vous venues à vous intéresser au métier, quasi inconnu, de gardienne de phare ?
Lou Paulin. Dans le cadre de nos études en Anthropologie visuelle, Angèle et moi devions réaliser un entretien historique sur un personnage de notre choix. Et nous avons choisi un gardien de phare que nous avions rencontré lors d’une escapade à Belle-Île-en-Mer. C’est lors de cet entretien que nous avons appris l’existence des gardiennes de phare en France. Nous avons commencé des recherches qui nous ont menées vers les rubriques nécrologies. Car malheureusement il est question des gardiennes de phare une fois qu'elles sont mortes. Et nous avons réuni des informations grâce Jean-Christophe Fichou, docteur en géographie et docteur habilité en histoire contemporaine. Une source sûre. En tant que documentaristes il y avait là un angle mort de l'histoire maritime à explorer. Et puis les gardiennes de phare, c'est une génération de travailleuses qui ne va pas être renouvelée. Ces femmes-là vont disparaître, et leur mémoire avec elles.
Comment êtes-vous parvenues à rassembler des archives et à rencontrer ces femmes dans votre film ?
Il existe très peu d'archives à propos des gardiennes de phares. Comme elles n'avaient pas de retraite, il y a très peu d'informations sur leurs dossiers administratifs qui sont parfois tout simplement jetés aux poubelles. Ce qui nous intéresse dans le documentaire ce sont les rencontres. C’est là l’essentiel de notre travail. Entre les recherches et la sortie du film, quatre années se sont écoulées. Au fil du temps on s'est rendu compte que c'était un sujet beaucoup plus sensible que ce qu'on pensait. En fait, plusieurs femmes n'ont pas voulu parler parce que c'était trop douloureux pour elles. Donc il y a des informations qu'on a eu au compte-goutte, en gagnant petit-à-petit la confiance des gens.
L'histoire s’apparente à un conte, avec de l’animation en surimpression sur des prises de vue réelles. Pourquoi ce choix esthétique ?
L’intention était de s’adresser directement aux gardiennes, sous forme de lettre ouverte. C'est dur de se dire qu'on a eu autant de rencontres ratées parce que, régulièrement, on découvrait trop tard l'existence d'anciennes gardiennes de phares. Alors, nous avons recrée ces rencontres. Effectivement, il y a un côté romancé dans notre documentaire, mais on espère que ce n'est pas trop romantisé. Malgré tout, on veut que la profession apparaisse aussi dans sa dureté, et que les conditions de travail soient racontées telles quelles. En fait, il y a eu une envie de créer symboliquement ces rencontres qu'on n'avait pas pu vivre. D’où le recours à l’animation. D'ailleurs, au départ, l'idée était que l'animation remplace l'archive. Mais cela coûte très cher et certaines séquences ont même dû être abandonnées.
Dans Gardiennes il y a comme un effet miroir. Vous filmez des femmes peu mises en lumière, dont le métier disparaît et vous-mêmes évoluez dans un milieu où l'exposition reste très masculine. Est-ce un parallèle auquel vous aviez pensé en vous filmant aux côtés de ces femmes ?
Au départ, non. Mais plus tard, c'est souvent venu en rigolant. On a découvert à plusieurs reprises les trajectoires de gardiennes qui, à certains moments de leur vie, étaient si peu payées que leur travail pouvait s'apparenter à du bénévolat. Il faut savoir que, pour nous, le milieu du cinéma, et en particulier celui du documentaire, est très précarisant. On travaille pas mal bénévolement. On a donc fait le parallèle : on raconte l'histoire de femmes qui étaient passionnées, bien que, pour beaucoup, elles aient été contraintes de devenir gardiennes de phare pour des raisons financières. Évidemment, nous, on a ce luxe d'avoir choisi notre métier, même si les revenus sont très faibles. Certes ce métier concerne peu de gens, mais, en réalité, il est tellement représentatif de la manière dont les femmes sont traitées au travail. Et c’est cette réalité invisible qui nous a touché, le côté universel du propos.
Maintenant que le court métrage est sorti, quel est votre objectif ?
Ce qui compte pour nous c'est que le film parle aux gens de la mer et qu’il touchera des gens qui ne sont pas du tout du milieu maritime. Ce qui nous semble important à Angèle et moi, c'est l’aspect intergénérationnel. Nous partageons ce goût pour les mémoires oubliées, pour ces gens qu'on ne raconte pas. Ou trop peu.
Disponible jusqu'au 01/03/2027 sur France.TV